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Lundi 31 mars 2008

Sommes-nous, oui ou non, une espèce naturelle ? 

 

Cette question peut vous paraître sans rapport avec le titre de ce billet. Pourtant, dans le cas où vous envisageriez de répondre oui, je vous invite à examiner avec moi les conséquences de ce choix.

 

Si nous sommes bien une espèce naturelle il s’ensuit que tous nos actes, toutes nos pensées, toutes nos inventions sont une expression de la nature. Nous devons donc considérer, par exemple : nos maisons comme aussi naturelles que des termitières, un ballet aussi naturel que la parade nuptiale des flamants roses, la mécanique quantique aussi naturelle que le chant des baleines et les produits de nos manipulations génétiques aussi naturels que des champignons.

 

Et donc nous sommes conduit à admettre que nous ne pouvons en aucune façon « mettre la planète en danger » puisque toute évolution de la planète y compris sous notre influence est une évolution naturelle. Et il serait absurde de considérer qu’une évolution naturelle puisse être dangereuse pour la nature. A moins de supposer la nature ‘pensante’ et porteuse d’un projet sur elle-même, ce que, je crois, personne à ce jour  ne soutient.

 

Toutefois rien ne nous empêche d’observer qu’il y a des champignons vénéneux, des virus et des tsunamis et donc que tout ce qui est naturel n’est pas forcément bon pour le vivant. De même rien ne nous empêche de continuer à professer que les gaz à effet de serre ou les insecticides, pour naturels qu’ils soient, peuvent être dangereux pour nous et plus généralement pour la majorité de nos colocataires de niche écologique. Seulement vous comprenez bien qu’il ne nous faudra plus dire : « Nous mettons la ‘planète’ en danger » mais que nous devrons affirmer « Nous ‘nous’ mettons en danger ».

 

Et alors, m’objecterez-vous, ce ne sont jamais que deux formulations différentes pour exprimer la même idée ! Et je vous répondrais : attention, pas si simple, ces deux approches pourraient nous entraîner sur des chemins de pensée bien différents.

 

En effet, si nous disons : ‘Nous mettons ‘la planète’ en danger’, et que nous réfléchissions au pourquoi et au comment de la chose. Nous commencerons par nous interroger sur le plus urgent. Quels sont les plus grands dangers qui menacent la planète ? Suivant nos compétences et nos lectures nous répondrons : le réchauffement climatique, les manipulations génétiques ou autres atteintes à la biosphère et nous prônerons : la limitation des gaz à effet de serre, la modification de nos modes de consommation, l’interdiction des OGM etc. Quant au pourquoi, à vrai dire cette question ne nous paraîtra pas très pertinente. Pourquoi ? Et bien, par méconnaissance sans doute. Nous innovons trop vite et nous ne maîtrisons pas les conséquences de nos avancées technologiques. C’est un peu par accident, par excès de créativité. Donc : principe de précaution et éducation pour tous ; citoyenneté et responsabilité.

 

Autrement dit nous conclurons que si nous ne voulons pas voir l’espèce humaine matériellement régresser, ou au pire disparaître, il nous faudrait contraindre la mécanique du développement à respecter les conditions essentielles à notre vie physique, pour autant que nous les connaissions. En résumé : le développement durable.

 

Maintenant si nous disons : « Nous nous mettons en danger » et que nous réfléchissions au pourquoi et au comment de la chose. D’abord nous nous interrogerons sur le plus urgent.  « Comment nous mettons-nous le plus en danger ? » Et voilà que l’arsenal nucléaire se présente à notre esprit. A court terme le plus grand danger est bien là. Aucun doute là-dessus. Et nous pressentons soudain que la question du ‘pourquoi’ devient incontournable. Parce que nous ne pourrons plus répondre ‘par accident, par méconnaissance ou excès de créativité’. Là, nous savons parfaitement ce que nous faisons. Mais alors pourquoi diable le faisons nous ? Ca paraît insensé ! Chacun d’entre nous est bien convaincu qu’il œuvre au contraire à sa propre sécurité. Et si l’instinct de survie nous anime individuellement comment collectivement pouvons nous en arriver à de telles situations ? Manifestement il y a là un problème, sinon le problème. Et nous voila amené à douter du caractère ‘accidentel’ des autres évolutions qui nous menacent.

 

Peut être serons nous tenté à ce stade de jouer la diversion en nous interrogeant sur le double nous du ‘nous nous mettons en danger’ : « Est ce bien une répétition ? N’est-ce pas plutôt certains qui en mettent d’autres en danger ? »  Questionnement bien dangereux mais qui n’est qu’une façon d’éluder la question. Certes tous les pays du monde n’investissent pas massivement dans l’armement ou les manipulations génétiques, mais tous les groupes humains sont capables du pire avec les moyens du bord, violences d’ailleurs parfois défendables tant les situations d’oppressions sont fréquentes. Et nous sentons bien que notre pensée commence à mordre dans le réel et que, comme prévu, il n’est pas simple. Mais nous réalisons qu’il est vain de croire que nous soyons capables, dans l’état actuel des rapports humains, de rechercher et de mettre en œuvre des mesures utiles au bien être universel, même sachant les risques encourus à ne pas le faire. Et nous voilà conduit à remplacer l’urgence d’un débat et de décisions scientifiques et techniques par celle d’un débat sur notre façon d’être ensemble, c’est à dire un débat et des décisions philosophiques et politiques.

 

Et donc nous conclurons que si nous ne voulons pas voir l’espèce humaine matériellement régresser, ou au pire disparaître, il nous faudrait faire évoluer nos rapports sociaux de façon à devenir capable de respecter les conditions essentielles à la survie de notre espèce, pour autant que nous les connaissions. En résumé : la politique durable. Piste sans doute aussi illusoire que celle du développement durable, mais plus juste. C’est une satisfaction !

par Jean Costadau publié dans : Textes libres
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Vendredi 7 mars 2008
Tout enfant de CM2 adoptera un enfant juif sacrifié par la folie humaine. Pédagogues, psychologues, historiens, les experts s’alarment à juste titre de la dernière trouvaille présidentielle. C’est en tant qu’écrivain que cette initiative me choque : elle fait froid dans le dos. De l’Histoire, et de l’imaginaire.
Dans cette affaire, c’est toute la question de la réalité du Mal et de sa transmission à l’enfant qui est posée. Question politique et morale. Je ne crois aucun sujet inaccessible à l’enfant. Le tenir à l’écart du monde, lui éviter horreurs et souffrances relève d’un projet apparemment louable, pourtant une utopie sentimentale qui le condamne à l’infantilisation permanente, lui interdit accès à l’expérience sensible et à la connaissance tragique. Je pose que l’instrument qui élève l’enfant à la connaissance des réalités, toutes, est l’art. Le détour de l’art est la voie majeure par laquelle le monde se représente à nous, se présente une nouvelle fois sous les espèces de sa répétition sublime. Il offre la scène sur laquelle le monde dénonce sa réalité et, pour ce qui est de celle du Mal, y renverse en appropriation positive son pouvoir anéantissant. J’ai tenté de le montrer par la lecture du Petit Chaperon rouge, le plus abominable, le plus atroce des contes, et comme le prototype des récits du Mal. La fiction de l’horreur ne la domestique pas, ne l’exorcise ni ne la nie, mais la transcende en langage. Par les œuvres de la littérature, du cinéma ou du théâtre, l’enfant –l’homme – établit la distance de contemplation et d’appréhension qui lui donne espace et temps pour construire du sens, en délibérer et armer sa conscience.
Par le pouvoir magique du langage, sous les aspects de la feinte (même étymologie que fiction) le lecteur entre en une région où les personnages sont foule à configurer en lui des solidarités imaginaires, non assignées au réel mais rapportables à lui. Ulysse et Hamlet, Don Quichotte, Jean Valjean, Frankenstein, Cosette ou Lord Jim s’érigent en nous, fantômes substitués au réel et opérateurs de notre rapport au monde. Loin de nous en écarter, ils nous y ramènent et le réfléchissent. Tout enfant incline à la compagnie mentale d’un autre que lui, facteur fabuleux de son identité problématique, et de sa jeune humanité en devenir. Il s’y emploie, dès la toute enfance visité par les images et les contes, les récits de famille, et ceux de la littérature, dont la foule structure son imaginaire, sa pensée. C’est une des hautes fonctions de l’œuvre d’art que de produire ces êtres immatériels, d’en faire les instances invisibles de l’intelligence collective. Toute une vie ensuite, nous fréquentons ces singulières et universelles créatures qui, par l’artifice de l’art, doublent le monde de présences amies ou adverses, qui tourmentent et enchantent, proprement bouleversent le sujet en l’expatriant vers l’Autre, multiplient son aptitude à migrer vers des virtualités humaines et à s’adopter en elles.
Y compris à leur horreur. Et cela inclut le récit de vie, ou l’autobiographie dont, par pacte avec le lecteur, l’écrivain s’institue le témoin et garant d’une expérience existentielle. Si Primo Levi, Antelme ou Anne Franck instruisent une connaissance, c’est que leur acte de langage les autorise, à tous les sens du terme. Leur récit porte voix, unique, individuée, il articule le sens et l’approprie
Par quelle bouche d’ombre parlera l’enfant juif assassiné à la conscience de l’enfant de CM2 ?
 
Faire adopter un enfant mort par un autre enfant, lui en faire devoir, c’est le rendre comptable d’une charge immense, accablante ; d’autant que ce fantôme a son âge, qu’il est son semblable en petitesse et impouvoir ; imprégnation victimaire terrifiante et à quelle fin, sinon l’assujettir à sa perte, irréparable. Entreprise négative et destructrice, désespérante. Aucun personnage de fiction n’engage une telle colonisation de l’imaginaire, n’assigne à telles responsabilité et culpabilité. Qui ne rachètent ni n’exonèrent de rien, l’historien le sait. L’écrivain le sait. La fiction délivre, elle déploie ses virtualités ; avec elle, contre elle, s’invente une liberté. Greffer à une conscience enfantine cette figure de martyr que sa mort sanctifie, que l’ignominie des hommes sacralise pour mémoire, y annexer cet agneau sacrificiel par décret d’Etat et autorité d’école publique, cela relève du crime intellectuel et moral. Comment accueillir en soi la présence tutélaire d’un être qui existe en Histoire, et non en fiction, sans voix ni parole propre ? Dans cette région intime où s’ébauche la personne enfantine, ce dictat d’identification a quelque chose de totalitaire.
Tout est possible, promettait le candidat. Tout est impossible. Tout est d’un tel absolu qu’il enferme en soi son contraire et s’anéantit. Dans cette pensée totalisatrice, il ne reste aucune place pour enfoncer le coin de la spéculation théorique, du doute critique, ni celui de la pratique empirique. Tout absolutise le réel pour mieux le révoquer, convoque la totalité pour mieux l’absenter. Que la réalité soit partielle, contingente, accidentelle et lacunaire, qu’elle advienne en des formes interrogatives soumises sans cesse à l’exception et à la révision, cette formule terrible l’exclut, dans un déni redoutable.
Donnerons-nous quitus à Nicolas Sarkosy pour éduquer nos enfants ?
Anne-Marie Garat
Ecrivain
par Jean Costadau publié dans : Textes libres
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